1. On dit généralement : « elles ont vécu sous un régime totalitaire/dictatorial/communiste », lorsque l’on évoque les populations « opprimées » par le régime de Staline. Le régime totalitaire écrase et cache le peuple sous lui. En revanche, il semble (d’après un relevé statistique) que l’on vive plutôt dans un régime démocratique ; laissant penser qu’il englobe l’ensemble du peuple qui y évoluerait et exercerait ses droits à tout niveau. Le régime démocratique représenterait donc une sorte d’atmosphère où il fait bon respirer la liberté, et dans laquelle le peuple prospèrerait paisiblement. Or le régime que l’on connaît ici sous le nom de démocratie est visiblement loin d’être vraiment démocratique, car lui aussi s’assied sur le peuple. À la question « Vivons-nous dans un régime démocratique ? », la réponse est non ; mais à la question « vivons-nous sous un régime démocratique ? », la réponse pourrait alors être oui. Si cette seconde question sonne un peu mal, il est tout à fait possible de la reformuler : « vivons-nous sous un régime parlementaire ? ». Et là on retrouve le sens de la transcendance, de la domination, de l’oppression toute démocratique du peuple par ses élus, ironiquement nommés « représentants ».

2. La frontière entre les formes de régime de dictature capitaliste et de régime démocratique est au fond assez ténue. Dans le premier cas, on n’est pas sûr de rentrer le soir chez soi ; mais dans le second, tel qu’on le vit aujourd’hui, on n’est pas sûr d’avoir encore un chez soi après-demain. Toujours est-il que dans les deux cas, chômage, précarité, difficultés de vie y règnent. Seule différence : la ploutocratie en démocratie maintient son pouvoir en flattant la tendance du peuple à vivre dans l’esclavage en lui demandant de librement consentir à lui donner les clefs des chaînes qui l’entravent.

En revanche, la distance entre régime de « dictature » communiste et régime démocratique est immense. Si ce dernier dans sa définition officielle, social-démocrate, est un régime qui émanerait du peuple, mais seulement dans le sens où le pouvoir est délégué par le peuple, et s’il est bien l’opposé du régime totalitaire communiste, pourrait alors émerger une définition originale de ce régime totalitaire (autre terme issu du vocabulaire social-démocrate) : la « dictature » communiste serait un régime non délégataire qui prendrait en considération la totalité des intérêts du peuple parce que celui-ci est véritablement au pouvoir. Grande différence avec le régime démocratique où moins le peuple a de droits, plus il recevra ce qu’on lui octroie comme des faveurs du maître à l’esclave. Le régime démocratique a peut-être pour condition nécessaire le suffrage universel, mais qui n’est en rien suffisante (surtout lorsque nos dirigeants – voilà un mot intéressant – semblent nous dire : vote toujours, tu m’intéresses !). Il manque en effet d’autres conditions, en particulier l’équitable répartition des richesses produites par le peuple, pour ne pratiquer une politique de classe.

Aussi je reviens sur les deux premiers mots « Nous vivons » de l’expression étudiée ici. Vivons-nous réellement, ou plutôt survivons-nous dans le « régime démocratique », dans lequel les disparités entre couches de la société s’aggravent fortement jusqu’à devenir insupportables pour beaucoup de gens ? La question devrait même être pour un grand nombre de personnes appelées à s’organiser et à lutter, la même que se posaient Pierre Simonot et ses camarades résistants : « En verrons-nous la fin ? » ; ils parlaient alors de la guerre. La question serait ici : « survivrons-nous à ce régime démocratique, ou périrons-nous avant qu’il ne périsse ? »

3. L’expression « Nous vivons dans un régime démocratique » est quasiment toujours assénée comme une vérité ; une vérité relevant de l’idéologie sociale-démocrate qui a su nous imposer un vocabulaire et une « bonne » manière de vivre ensemble dont il est extrêmement difficile de se défaire, tant ils sont largement intégrés par tous, dans nos modes de raisonnement. Le système « démocratique » n’est pas parfait – tout le monde s’accorde à le dire – mais il est globalement bon ; seuls quelques patrons « voyous », ou des élus qui ont capitulé devant le capital, seraient responsables de sa perversion. Changer les hommes, et tout ira bien. Illusion bien entretenue par la social-démocratie. Du reste, qu’est-ce que le totalitarisme ? C’est le contraire de la démocratie. Qu’est-ce que la démocratie ? C’est le multipartisme. Dans quelles conditions s’exprime ce multipartisme ? Peu importe, mais une chose est sûre : là où il y a parti unique, – et quelles que soient les réalisations sociales concrètes (santé, éducation, logement, …) –, on est en présence d’un exemple avéré de dictature à dénoncer sans répit, surtout si le capital occidental ne peut pas y investir plus de 3%, comme en Chine, ou pas du tout comme en République Populaire Démocratique de Corée.

Deux choses l’une : soit nous nous réapproprions le mot « démocratie » en lui insufflant un sens fort et communiste, soit nous devons être assez forts pour imposer un autre vocable non équivoque pour décrire le régime auquel nous aspirons. La véritable démocratie ne peut être qu’une forme de dictature du prolétariat, et ne doit rien avoir à faire avec l’idéalisme cher aux bonnes âmes « démocrates ».

4. Reposons différemment la question « Vivons-nous dans un régime démocratique ? » : « Subirons-nous encore longtemps ce régime démocratique ? », ou « Vivre sous un régime démocratique : l’enfer », ou encore « Si la démocratie existe, est-elle vraiment chez nous ? ».