Droite et gauche sont devenues des catégories universelles de la politique, et ont pour origine un vote à l’assemblée populaire en 1789 lors d’un débat sur le poids de l’autorité royale face au pouvoir de l’assemblée dans la future constitution : les députés partisans du veto royal s’étant regroupés à la droite du président de séance, ceux s’y opposant à sa gauche. Gauche et droite sont ainsi en France inséparables ; la gauche étant symétrique de la droite, et les deux ensemble constituant un système participant de notre démocratie, une démocratie donc dès le début bourgeoise, dont la revendication était alors parfaitement légitime, mais devenue de nos jours – au vu de l’histoire qui nous sépare de cet événement – réactionnaire, voire antidémocratique.

Etre de gauche en France, c’est aujourd’hui en effet prendre très au sérieux la participation aux scrutins électoraux, dans la perspective d’une alternance souvent présentée comme une expression exemplaire de la démocratie. La gauche est ainsi une notion trop parlementaire, presque vidée de son sens, non du fait des divisions, mais parce que réduite au monde des élus, des notables pour qui le peuple est uniquement ce dont il parle, abstrait, fantasmé, lointain. L’expérience du pouvoir, la gestion gouvernementale, sans remise en cause du cadre de la démocratie bourgeoise, n’a pas vraiment corrompu la gauche, mais a révélé ses contradictions. La commode assimilation entre « gauche » et « camp du progrès » est-elle en effet tenable à partir du moment où des tensions fortes la compliquent : débat sur le socialisme, la société de classes, la religion, la nation, la volonté d’aller à l’affrontement, la propriété privée, la guerre, l’histoire, … Le bon sens voudrait que s’il y a une droite, il doit y avoir une gauche. Pourtant, proclamer une opposition gauche/droite comme constitutive de la démocratie, alors même que l’homme dit « de gauche » se rallie bien souvent aux solutions de l’homme dit « de droite » – bien moins l’homme à abattre que le communiste – et avec lequel il peut se retrouver au pouvoir au niveau local comme national, paraît inconsistant. La gauche, telle qu’on l’entend, est surtout partagée par la lutte des classes plutôt que par une différence d’objectifs : révolution sociale ou progrès lent et continu (révolution contre réforme en somme). Or, la véritable nature du communisme s’appuie dans toute sa singularité sur le principe de l’abolition de la discrimination à la fois par le cens, la race et le genre.

La gauche dite réformiste se contente effectivement très facilement d’une démocratie pour un peuple bien défini de « seigneurs », celui inscrit dans le temps long de la reproduction de ses privilèges de classes mais assez charitable pour faire le voeux pieu qu’à terme – c’est-à-dire quand on sera tous morts – le peuple puisse goûter lui aussi aux fruits de la démocratie ; mais pour l’instant et pour longtemps encore, le démocrate de gauche, grosso modo l’homme occidental doté à la fois d’un capital culturel et économique suffisants pour se maintenir à bonne distance sociale et intellectuelle de la plèbe, est de temps à autre secoué par quelques mouvements de compassion pour les victimes de sa démocratie perfectible, surtout quand le résultat des urnes lui est défavorable. Que penser en effet de cet homme de gauche qui préfère le tsar à Lénine, le débarquement allié en Normandie à la déroute de la Wehrmacht à Stalingrad, la mise en concurrence des services au renforcement des organismes publics, l’Europe des banquiers à l’Europe sociale ? Certes « la gauche, c’est mieux que la droite » ; mais pour qui au fond ? Et qui a intérêt à soutenir l’opposition entre « l’illusion révolutionnaire » et le « réalisme réformiste » ? La révolution est une nécessité historique. Une minorité de privilégiés ne peut continuer à exploiter la grande majorité du peuple ; le penser, c’est être dans l’illusion ; en espérer la fin, c’est être réaliste.

Alors, le communisme est-il de gauche ? La droite et la gauche sont organiquement liés dans notre système politique, et forment une sorte d’entente cordiale, unis en une « sainte alliance » contre le peuple. Le communisme est en dehors de ce jeu de dupes. Le communisme, c’est le peuple.